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Les à-côtés noirs du marché de « l’or blanc »

Le 16 novembre dernier, José R., Sandra B., Fabrice M. et Christian D. étaient poursuivis par le tribunal correctionnel de Saintes (Charente-Maritime) pour trafic de civelles, en bande organisée, entre 2012 et 2014. À leurs côtés, Peter W., mareyeur anglais, mis en cause, lui, pour travail dissimulé au sein de sa société Civelle durable, installée à Sainte-Gemme. Le Conapped, engagé contre cette pêche et ce commerce illégaux, aux ramifications parfois internationales, s'est constitué partie civile. Plongée dans les méandres du commerce illicite de civelles et dans un dossier judiciaire lourd de 2 000 pages.

Dans le milieu de la civelle, il est, pour les uns, un « gars sympa » et « réglo », mais passe, pour d'autres, pour un « malin » avec « la magouille dans le sang ». On n'a « pas forcément envie de travailler avec lui ». En 2011-2012, José R., 44 ans, condamné à trois de prison ferme en 1997 pour trafic de stupéfiants, 6 mois avec sursis et 20 000 € d'amende en 2007 pour recel d'espèces protégées, dirigeant de l'entreprise Gulfstream, « achat et vente de civelles, de métaux, de filets de pêche, de fruits et légumes, de biens immobiliers, vente de chichis et de glace », installée à Sainte-Gemme (Charente-Maritime), laissait ainsi en plan le paiement de quelques dizaines de kilos de civelles collectés auprès de pêcheurs professionnels, pour une valeur d'une dizaine de milliers d'euros.

Changements de mains

En septembre 2012, sa société était percluse de 80 000 € de dettes. UK Glass eels, entreprise de mareyage installée à Gloucester (Angleterre), propriété de Peter W., 66 ans, ancien vétérinaire, la rachetait 40 000 €, la rebaptisait Civelle durable, et payait ses dettes, essentiellement les sommes dues aux pêcheurs, règlement subordonné toutefois à la condition qu'ils continuent à travailler pour elle.
En novembre, José devenait salarié de Civelle durable, 1 175 € nets mensuels, « réceptionnait le poisson, surveillait les installations et faisait en sorte que tout se passe bien » expliquait-il aux enquêteurs. Pour « s'occuper des civelles dans les viviers, acheter l'oxygène, organiser la collecte » précisait Peter W..
À la demande de José, Sandra B., 42 ans, sa petite amie depuis 2011, et compagne d'héroïne, « 2 à 3 grammes par jour », casier judiciaire marqué d'une conduite en état d'ivresse, et Fabrice M., 37 ans, bagarreur à l'occasion (350 € d'amende pour violences en réunion en 2005) et braconnier de civelles en 2009 (4 000 € d'amende), montaient, en octobre 2012, leur petite auto-entreprise pour se faire ramasseurs de civelles, « 30 € de commission par kilo » collecté, pour le compte de l'entreprise de Peter W.. Une activité de modeste rapport pour Fabrice, « 3 000 à 4 000 € », sur la saison 2012-2013, à en croire sa femme.
- « L'examen de vos comptes laisse apparaître des rentrées d'argent de 54 700 € entre octobre 2012 et la fin de la saison 2014 » lance le président du tribunal correctionnel de Saintes à l'attention de Sandra B..
- « Ce n'était pas forcément pour moi. Il fallait que je rende l'argent aux pêcheurs, que je les paie » répond-elle.
Durant cette période, elle aurait dépensé « 45 000 € » en liquide pour acheter sa dope.
Une chose est sûre, ni l'une ni l'autre ne songèrent à déclarer aux impôts les sommes perçues.

Le côté « black »

En janvier 2014, Fabrice livrait « 260 kg » de civelles de contrebande pour une valeur estimée à environ 17 500 € à un mareyeur, dont il tait le nom par « peur des représailles », livraison qui lui rapporta, « 1000 € » de commissions, au lieu des « 3000 € » initialement prévus, dit-il avec le ton de l'amertume de celui qui s'est fait avoir. Le mois suivant, il achetait « pour son compte personnel », « pour faire vivre sa famille et payer ses charges », de la civelle « au black ». Sandra, elle aussi, s'adonnait à ce commerce sous le manteau, « 4 kg » en tout, refourgués, « en porte à porte, pour se payer sa came ».
En complément de son boulot d'employé, José menait lui aussi un commerce de trafiquant de civelles, donnant à l'occasion quelques coups de tamis en toute illégalité, falsifiant des déclarations de captures de pêcheurs et les bons de livraison pour se mettre quelques kilos dans la poche, livrant, ni vu ni connu, toutes les 3 ou 4 semaines, durant la saison 2012-2013, des alevins au Pays Basque et en Espagne.
« À deux reprises, expliqua Sandra B., j'ai accompagné José à Moliets (Landes), qui est allé livrer des civelles vivantes à Christian D. », « 30 ou 40 kg » lors du premier voyage, dit-elle. « Trois voyages au maximum, avec tout au plus 400 kg de civelles braconnées » indiqua en substance José, une production revendue, selon ses propos, 100 € de plus que le prix d'achat.
- « Ce que je gagnais me servait à acheter ma drogue » précise-t-il, à la barre.
Début 2014, il immatriculait une société sous prête nom, pour poser les bases d'un commerce illégal d'exportation de civelles vers le marché coréen en association avec un certain monsieur Yu, généreux Coréen qui mettait sur la table une mise de 20 000 € avant de disparaître sans demander son reste, semble-t-il. En avril 2013, José avait, selon le dossier d'instruction, fait visiter, à l'insu de Peter W., les locaux de Civelle durable, à « quatre Chinois ».
Accessoirement, José, « avec l'autorisation de Peter » assure-t-il, se servait à des fins personnelles de la carte bancaire de l'entreprise, s'octroyant notamment « une petite avance sur une éventuelle prime de fin d'année ».

La filière landaise

S'il reconnaissait sans trop de difficultés ces manigances-ci, José niait mordicus avoir mené des affaires louches avec Christian D.. Durant la saison de civelles 2012-2013, cet employé thermal l'été, grossiste en poissons, mollusques et crustacés, loueur de biens immobiliers toute l'année, 45 ans, connu de la justice pour des affaires de travail dissimulé (2000 € d'amende en 2009), d'ivresse au volant, et de fausses factures de civelles (500 € d'amende en 2010), collectait, auprès des pêcheurs landais, 1,1 tonne de civelles, qu'il livrait, contre le versement d'une commission de « 40 € par kilo », à l'entreprise de Peter W.. L'examen de ses transactions de collecteur faisait apparaître une différence de 34,5 kg, entre les quantités achetées aux pêcheurs et celles vendues à Civelle durable. Et, sur ses comptes bancaires, 68 000 € restaient sans origines connues. Des transactions avec des restaurateurs, officiellement de « civelles surgelées », et des achats « de grands crus », aux dires de Christian, en liquide ou en mandat cash d'un montant de 31 000 €, ne trouvaient guère plus de justificatifs. La comptabilité de l'entreprise apparaissait fort opaque aux enquêteurs. La provenance et la sortie de certains fonds n'en étaient pas moins restées mystérieuses pour le comptable de l'entreprise en 2013. Depuis 2006, le patrimoine immobilier du couple D. s'était enrichi de quatre maisons neuves, constructions d'une valeur totale estimée à 3 millions d'euros, et financées à crédit, 936 000 € restant à rembourser en 2015.

« Écologiste philanthrope »

Et Peter W. dans tout ça, vous demandez-vous ?
En novembre 2013, des informations laissaient entendre que des braconniers approvisionnaient Civelle durable. Dans les mêmes temps, l'office central de lutte contre les atteintes à l'environnement et à la santé publique (OCLAESP) s'interrogeait sur de nombreux voyages, entre septembre et décembre 2013, dans l'espace Shengen, de l'avion, un Cesna 208 modèle Caravan, de la société UK Glass eels de Peter W., maison-mère de Civelle durable. Des « déplacements suspects », « sans aucun contrôle », pouvant laisser croire à des « transports de stupéfiants ou d'espèces protégées » selon les autorités. Une enquête préliminaire était diligentée. Les lignes téléphoniques des uns et des autres étaient mises sur écoute. En février 2014, le contrôle du Cesna, sur l'aérodrome de Rochefort, et de sa cargaison de 550 kg de civelles, ne révélait rien de suspect. Peter W. s'est toujours défendu de tout trafic, expliquant avoir racheté l'ancienne société de José R. par son souci « d'empêcher les pêcheurs français de faire du tort à la civelle », précisant que les captures réalisées en France prenaient toutes la direction des viviers de sa société de Gloucester, équipés pour stocker durablement les civelles dans de bonnes conditions. À la barre, assisté d'une traductrice, le mareyeur rappelle que ces civelles sont essentiellement destinées au marché du repeuplement en Europe, programmes d'alevinages mis en place dans le cadre du plan de gestion anguille de l'Union européenne - la raison de la présence de l'avion de sa société sur les tarmacs d'aérodromes hollandais, allemand, grec, suédois, lituanien, estonien, tchèque, espagnol – et qu'il « ne tire aucun revenu de ce commerce ».
- « Vous êtes en quelque sorte un écologiste philanthrope » résumait alors, avec un brin d'ironie, le président du tribunal.
Pour la saison 2012-2013, UK Glass eels importait de sa société charentaise « 2365 kg de civelles », pour une valeur de 1,17 million d'euros, et un bénéfice de 22 530 €. UK Glass eels clôturait la saison 2013-2014 en ayant vendu 3 tonnes de civelles, dont 774 kg en provenance de Sainte-Gemme, à un prix moyen de 350 €, et enregistrait un chiffre d'affaires de 1,75 million d'euros.
« L'homme semble honnête » a dit de Peter W., un pêcheur professionnel. C'est un « homme droit et intègre » ajouta Sandra B. qui se rendit en Angleterre pour qu'il « lui apprenne le métier de mareyeur » et l'aide à se sevrer de son addiction à l'héroïne.
En septembre 2016, à l'issue de l'instruction, faute de charges suffisantes, l'accusation de trafic de civelles n'était pas retenue contre Peter W.. Seule restait celle de ne pas avoir salarié Sandra B. et Fabrice M..

Amendes et prison requises

À l'heure des réquisitions, le procureur demandait 6 000 € d'amende pour Peter W., 18 mois de prison dont 12 avec sursis mis à l'épreuve et une interdiction de pratiquer pêche et mareyage pour Fabrice M., huit mois avec sursis contre Sandra B., deux ans de prison dont un an avec sursis mise à l'épreuve, 20 000 € d'amende et une interdiction de pratiquer pêche et mareyage contre José R., et enfin un an de prison avec sursis et 50 000 € d'amende contre Christian D..
Les comités nationaux des pêches maritimes et des élevages marins (Cnpmem) et de la pêche professionnelle en eau douce (Conapped), le comité départemental des pêches maritimes de Poitou Charentes, l'organisation professionnelle (OP) estuaires, la fédération nationale de la pêche en France, et ses antennes régionale et locale, France nature environnement et la ligue de protection des oiseaux se sont constitués partie civile.
Le tribunal rendra son jugement le 14 décembre.

Frédéric Véronneau