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Japon : l’empire de l’anguille

À eux seuls, les Japonais consomment, aujourd'hui, un quart (60 % en 2006) de la production d'anguilles mondiale. Bref aperçu du marché de l'anguille-civelle dans l'empire du Soleil levant.

Anguille japonaise cycle bioDans les années 1960-1970, il se pêchait, chaque année, dans les cours d'eau japonais un peu plus de 3 000 tonnes d'anguilles (Anguilla japonica) jaunes et argentées. En 2016, la production ne dépassait pas les 70 tonnes. Une chute continue des captures et des populations qui avait conduit, trois ans plus tôt, le ministère de l'Environnement japonais à classer Anguilla japonica dans le tableau des espèces menacées de disparition, classement adopté, l'année suivante, par l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Modifications des courants océaniques portant les larves d'Anguilla japonica des Îles Mariannes, leur lieu de naissance dans l'Océan pacifique, jusqu'aux côtes des pays d'Asie de l'Est, disparition, entre 1970 et 2010, de 76 %, selon une estimation de chercheurs de Taipei et de Hong Kong, des habitats de croissance des anguillettes dans seize bassins hydrographiques de Chine, du Japon, de Corée et de Taipei, et pêche excessive, en Asie orientale, des civelles destinées à l'aquaculture sont les trois principaux arguments avancés pour expliquer le déclin des populations du migrateur.

Le goût de l'anguille

KabayakiLa baisse de la production n'entamait toutefois pas le grand appétit des Japonais pour l'anguille (unagi), cuisinée notamment en brochettes marinées à la sauce soja et grillées au feu de bois (kabayaki), spécialité culinaire consommée goulument, au cœur de l'été, lors du doyô no ushi no hi, tradition remontant au 18e siècle. Bon an mal an, ils en dégustent environ 50 000 tonnes.
Leur aquaculture de subsistance, alimentée de civelles pêchées localement et venues d'horizons beaucoup plus lointains, peine à en produire 20 000 tonnes chaque année actuellement1. Une trentaine de tonne provient désormais des élevages chinois et taïwanais2.

Des civelles pour l'élevage

En 2002, le Japon importait 2,5 tonnes de civelles, 8 en 2005, 15 en 2010, 3 en 2015 et 6,1 tonnes l'année suivante. Lors des saisons 2015 et 2016, ses pêcheries ne parvenaient à fournir respectivement que 15,3 et 13,6 tonnes de civelles japonaises. Entre 2003 et 2013, les prix d'achats au kilo par les aquaculteurs fluctuaient en fonction de la production nationale, passant de 120 € (16 000 yens) en période « d'abondance », à 1867 € (248 000 yens) en saison de « disette », pour redescendre à 692 € (92 000 yens) en 2014 et remonter à 1370 € (182 000 yens) en 2016. Officiellement, en 2015 et 2016, le Japon importait environ 4 et 10 tonnes de civelles, en provenance à 80 % de Hong Kong, civelles débarquées préalablement en contrebande de Taipei, où elles avaient été pêchées. Jusqu'en 2007, date de la fermeture des marchés de civelles vers le Japon, les pêcheurs de l'île chinoise étaient en effet les principaux fournisseurs de civelles de l'empire du Soleil levant3.

Origines interlopes

Le Japon, ne disposant pas de système de traçabilité contrairement à l'Union européenne, reste aujourd'hui suspecté d'être un grand importateur de civelles de contrebande. À l'issue de la saison 2014-2015, le ministère de la pêche japonais reconnaissait ne pas être parvenu à déterminer l'origine de 9,6 tonnes des 15,3 de civelles japonaises débarquées sur le marché. La saison suivante, une enquête de l'agence de presse japonaise Kyodo news estimait à 5,9 tonnes, soit 45 % de la production nationale, les quantités de civelles provenant de braconniers ou de captures non déclarées, commerce frauduleux contrôlé en grande partie, semble-t-il, par les yakusas, les mafieux japonais.
En 2014, Greenpeace effectuait des analyses ADN sur des anguilles vendues dans les supermarchés japonais et constatait que sur dix-sept lots testés, sept contenaient des anguilles européennes et trois des anguilles d'Amérique. En 2017, une autre enquête montrait que seulement trois marques de kabayaki sur quarante-huit, vendues en supermarchés, portaient la mention, pourtant obligatoire, d'origine des anguilles sauvages. Les kabayaki d'anguilles d'élevage ne sont, eux, soumis à aucune obligation de mention d'origine.

En 2012, Japon, Chine et Taipei avaient engagé des discussions pour mettre en place des mesures de conservation et de gestion des ressources d'anguilles, et de prévention des trafics de civelles, négociations apparemment au point mort aujourd'hui.

Frédéric Véronneau

1. En 1989, elle produisait 40 000 tonnes d'anguilles d'élevage.
2. Jusqu'au début des années 2000, les élevages chinois et taïwanais produisaient, à partir de civelles achetées en Europe, 130 000 tonnes d'anguilles par an.
3. En 2010, l'Union européenne interdisait les exportations de civelles vers l'Asie. Les importateurs asiatiques se tournaient alors vers les marchés nord-américains (Canada, États-Unis, République dominicaine), philippins, vietnamiens, indonésiens et malaisiens. En 2015, l'Afrique du nord faisait son entrée dans les statistiques d'importations.