réservé aux professionnels






Mot de passe oublié ?
Pas encore inscrit ?

 

Pub-Grunner1

 

Illustres ancêtres. Coups de filet hollandais sur l’anguille argentée

Bato holl sully1

Au début du XXe siècle, la France est à la recherche de nouvelles techniques de pêche. Elle lorgne du côté des Pays-Bas, sur le Rhin, où la capture d'anguilles d'avalaison est pratiquée à l'aide d'un ankerkuils (filet ancré). En 1919, une première mission française se rend sur les lieux. Quelques années plus tard, les pêcheurs du bassin de la Loire adoptent à tâtons le savoir-faire hollandais. Fort heureusement, peu après 1930, une poignée de Néerlandais débarquent avec famille, bateaux et compétences. Ils finissent de « former » leurs nouveaux collègues ligériens à la pêche au guideau. Un bel exemple de « transfert de technologie » réussi1.

Trois ans après sa mission de repérage en Hollande, Jean Le Clerc2, inspecteur principal des Eaux et Forêts, entreprend en 1922 un second voyage d'étude. Quelques pêcheurs professionnels de Maine-et-Loire l'accompagnent afin d'analyser de plus près les bateaux et engins fabuleux utilisés par les Hollandais dans le delta rhénan. Ces explorateurs découvrent le schokker, un navire en acier de 15 mètres de long, 4 à 5 de large, doté d'un mât de 12 mètres, ponté, disposant « d'un logement assez confortable », et équipé, dans la double coque, d'un vivier susceptible de recevoir « 4 à 5 000 kilos d'argentées ». Le bateau est flanqué à tribord d'un vaste filet, mesurant trente mètres, manœuvré depuis des treuils installés à la proue. L'ingéniosité plaît aux pêcheurs français. Jean Le Clerc en est un ardent partisan. Il déplore d'ailleurs, dans son rapport, qu'en France, on ne dispose pas « d'engins assez puissants, ni surtout assez mobiles, pour pêcher sur les grandes artères fluviales, soumises à des fluctuations de niveau et de débit fréquentes et subites, à courant rapide, et parcourues par la batellerie. » Adopté. On rentre !

Trésor argenté

Jusqu'alors, les pêcheries françaises portaient leurs efforts de captures sur les anguilles jaunes. « Il fallait jouer de ruse avec elles et tirer parti de leur appétit pour les piéger ou les prendre aux hameçons » relate Jean Le Clerc. Pour lui, la pêche des anguilles argentées est autrement plus simple : « ce sont presque des corps inertes qui descendent au fil de l'eau et il suffit de filtrer celle-ci [...] pour en capturer des quantités énormes à la fois ». C'est un trésor, alimentaire et économique. « Ces anguilles adultes, principalement les grosses, font prime sur les marchés ; c'est, en effet, en cet état que ce poisson a acquis toute sa valeur comestible. Les fabricants d'anguilles fumées les recherchent spécialement. » Posséder du matériel efficace pour exploiter cette ressource, représente non seulement un intérêt indéniable mais aussi une satisfaction agricole en accord avec l'esprit de l'époque puisqu'on parle de « réalisation avec le minimum de frais d'une récolte arrivée à maturité ». Cette pêche fait également vibrer une fibre patriotique probablement attisée par les cendres encore tièdes du premier conflit mondial : « Il serait très regrettable [...] de ne pas récupérer une bonne partie de ces excellents poissons qui ont élaboré leur chair aux dépens de nos eaux nationales [...] » Et ultime argument pour l'inspecteur des Eaux et Forêts, la capture d'une partie des anguilles, sur le départ pour les Sargasses, est une excellente raison d'abandonner la pêche de la civelle, qui est alors vendue à vil prix sur le marché espagnol. Il faudrait, explique-t-il, « renoncer à ces pratiques insensées qui, pour un gain médiocre, stérilisent dans son germe une production de plusieurs millions de francs [...] ».

Le guideau à l'assaut

saga heesakker 0091Le syndicat des pêcheurs et fermiers de pêche de Maine-et-Loire revient de sa mission avec un guideau (ou dideau3) dans les bagages. Il est aussitôt testé en Loire. On le fixe classiquement à la façon d'un filet- barrage avec pieux et cordes. L'essai n'est pas couronné du succès escompté. L'installation « à la française » est loin d'avoir l'efficacité néerlandaise. Une conclusion s'impose : il faut faire venir, de Hollande, un navire entièrement armé et son équipage. Une occasion se présente en 1930. L'assèchement partiel du golfe de Zuydersee, en passe d'être transformé en polders4, et la construction de barrages hydroélectriques sur la Meuse mettent au chômage de nombreux pêcheurs professionnels du Rhin. Après un voyage de reconnaissance effectué en train, en 1931 deux d'entre eux font accoster leur schokker en Loire (voir encadré). Les ankerkuils entrent en action. Lors de campagnes menées sous l'étroit contrôle de l'administration des Eaux et Forêts, quelque 5 500 kilos d'argentées sont capturés. Des autorisations d'utilisation du guideau sont alors accordées du 1er octobre au 28 février aux Angevins, détenteurs de lots ouverts au filet-barrage à aloses et saumons. Les pêcheurs disposeront de « 45 jours supplémentaires » à utiliser lors « des crues de printemps ou d'été » ou quand « l'automne et l'hiver précédents ont été secs. » La « Loire-Inférieure en amont de Thouaré » et les cours d'eau d'Indre-et-Loire, en aval de l'embouchure du Cher, bénéficieront ensuite des mêmes privilèges. « Lors du renouvellement des baux de pêche pour 5 ans, du 1er janvier 1935 au 31 décembre 1939, la pêche au dideau fut incorporée dans les droits accordés par le cahier des charges dans les lots précités, avec la faculté, pour les adjudicataires de deux lots consécutifs, de grouper leurs deux dideaux sur le même lot, ce qui est important au point de vue de l'économie de la main-d'œuvre, car une seule équipe peut surveiller et manœuvrer deux engins. » indique Jean Le Clerc. Les pêcheurs de Loire ont bricolé leur toue et aménagé le guideau à l'arrière. Cependant, « les anguilles doivent passer sous le bateau avant d'entrer dans la poche et il est possible qu'un certain nombre en prennent ombrage et se détournent » s'inquiète Jean Le Clerc.

Vents contraires

bato hol pomray 014Plusieurs voix s'élèvent bientôt pour dénoncer l'usage de l'engin. Cette technique est accusée d'avoir la capture bien peu sélective. Jeunes aloses et tacons finiraient inévitablement dans leurs mailles. Et les inscrits maritimes de Basse-Loire s'inquiètent des captures d'anguilles argentées faites en amont qui réduiraient d'autant leurs prises ! En fait, Jean Le Clerc les soupçonne d'être à l'origine de toutes les campagnes de dénigrement. L'inspecteur répond du tac au tac et contre-attaque : « Afin d'éliminer le plus possible les risques de capture des poissons sédentaires, il a été prescrit de tendre les dideaux en plein courant, à une certaine distance des rives, des îles et bancs de sable découverts, ainsi que des ponts, barrages, épis et tous ouvrages. Au cours de 13 levées, poursuit-il, sur différents guideaux, auxquelles nous avons personnellement assisté, pendant la dernière saison, entre le 18 novembre 1935 et le 4 février 1936, levées presque toutes faites en présence de témoins désireux de se documenter, dont bon nombre de délégués de Sociétés de Pêcheurs à la ligne, il a été capturé 325 anguilles pesant 252 kilos, contre 19 poissons blancs (brèmes, barbillons, hotus, poissons-chats) pesant 2 kilos 450 et 27 flets pesant 5 kilos 550. »
Dès 1932, un de ses homologues hollandais s'était fendu d'une lettre officielle pour démentir la supposée avidité des schokkers. « Je suis à même de vous communique que l'état de nos réserves de poissons sédentaires est en général très satisfaisant malgré une pêche très intensive. D'ailleurs, il y a une exportation annuelle très importante de poissons frais et conservés provenant de nos eaux intérieures et de nos rivières, vers la France, l'Angleterre, l'Allemagne, la Belgique, la Pologne... Consultez les statistiques dont les chiffres sont plus éloquents que les paroles. Cette exportation va en augmentant d'année en année... D'ailleurs, comme vous êtes au courant de notre réglementation stricte et sévère, de la vigilance de nos services de contrôle et des préoccupations tant de la part du Gouvernement que de celles des organisations professionnelles de pêcheurs, afin de conserver et d'améliorer l'état de nos réserves de poissons, vous devez comprendre que le Gouvernement eût défendu depuis longtemps l'emploi du schokker si vraiment ce mode de pêche était nuisible à nos réserves de poissons d'eau douce. Il n'en est rien cependant. »
Dans la foulée, Jean Le Clerc pointe d'autres auteurs de ces « bruits erronés ». « Tantôt, écrit-il, c'est un marchand de poissons qui, pour écouler de la mauvaise blanchaille d'un étang, n'hésite pas à la vendre comme poisson de Loire pris au dideau ; tantôt c'est un arrivage à la poissonnerie d'une ville voisine d'un lot important de poissons de dimensions non réglementaires provenant d'un étang, mais dont le certificat d'origine a été égaré par le chemin de fer, et qui est aussitôt, sans qu'on sache pourquoi, imputé aux dideaux. »
Quoi qu'il en soit, cette technique de pêche perdure une quinzaine d'années. Les Hollandais, en partant, cèdent bateaux et matériels à leurs collègues. Seul Johannès Heesakker, remarié avec une Française, choisit de rester. Le couple prend ses quartiers à Bouchemaine (49). En 2000, Jacques Nefkens, fils de Worcherus, venait à la recherche de ses racines, en « pèlerinage » à Ancenis. Il retrouvait, non sans émotion, le schokker de son père sur lequel il avait vu le jour en 1931 alors qu'il était amarré à la Chapelle-Basse-Mer. Son petit frère, Gérard, y naissait aussi un an plus tard. Le bateau était alors à Oudon. Le propriétaire actuel, Pierre Vivier, est pêcheur professionnel. Il tient ce bateau de son père, venu de Picardie au début des années 1960, pour reprendre la suite d'une pêcherie d'Ancenis appartenant à Eugène Volant. Celui-ci l'avait acquis, en 1949, à un professionnel qui l'avait acheté à Worcherus Nefkens. En 2005, Jacques Nefkens séjournait de nouveau à Ancenis, avec sa petite famille cette fois-ci, mais décédait l'année suivante, l'année même où son frère rendait visite aux Vivier. Des liens d'amitié forts, tissés entre les pêcheurs aux dideaux de Loire et de Hollande, ont ainsi joliment traversé les générations.

1. Une double réussite car les pêcheurs, durant des décennies, ont pu bien gagner leur vie et aussi parce que les données de captures recueillies pendant cette période sont aujourd'hui une source d'information de tout premier ordre pour les scientifiques. Cette technique de pêche est aujourd'hui pleinement partie prenante des études en cours sur la dévalaison des anguilles.
2. Jean Le Clerc, inspecteur principal des Eaux et Forêts, La pêche au dideau en France, sous-titré essai de valorisation du domaine public fluvial, Bulletin Français de Pisciculture n° 102, décembre 1936.
3. Ces termes désignent en France « les chausses » ou filets de forme conique longs de 1,50 à 2 mètres et large de 0,70. Ils sont mon- tés sur des cadres et tendus dans le courant.
4. Les polders sont des terres gagnées sur la mer et les eaux intérieures.

Une manne pour l'État

Ce qui est bon pour les pêcheurs est financièrement bénéfique pour l'État, clame l'inspecteur des Eaux et Forêts, sans détour et en dévoué serviteur. L'introduction du dideau en Loire va remplir les caisses : « L'État en bénéficiera directement sous forme d'augmentation du prix des baux de pêche qui ont été considérablement dévalués par la raréfaction du saumon et la chute de son prix de vente. Il en bénéficiera, en outre, indirectement, sous forme d'impôts de toutes sortes, prélevés sur les baux eux-mêmes, sur le matériel de pêche, sur ceux qui le fabriquent ou le vendent et ceux qui s'en servent, ainsi que sur le commerce et le transport de cette denrée de valeur qu'est l'anguille, sans compter les avantages qu'en retirera l'exportation. La chose est d'autant plus intéressante qu'il s'agit d'argent frais, tiré des ressources naturelles de notre sol national, d'argent neuf dont la livrée nuptiale des anguilles d'avalaison semble être en quelque sorte le reflet. »

Les Hollandais de Loire : colons éphémères

Guideau 2 Guideau 3 Guideau 4

En 1931, Johannès Heesakker, alors âgé de 32 ans, est l'un des deux premiers pêcheurs hollandais à amarrer son schokker à Saumur. Venus par la Meuse, la Seine et les canaux, les eaux basses de la Loire les ont contraints à prendre leur mal en patience avant d'atteindre leur destination. L'année suivante, six nouveaux équipages et leur petite famille s'ancrent sur les bords du fleuve, entre Oudon et Saumur. « Ils ne parlent pas français. Tu crois qu'on peut les aider. Ils sont sûrement gentils... Mais faut faire attention... »1 entend-on ici et là. Mais rapidement, on échange ses savoir-faire. Les Français leur apprennent à tirer les sennes, à tendre les nasses à anguilles, les filets dérivants. Les nouveaux venus transmettent leur art de manier le dideau. À la fin de la guerre, déçus par le pêche, ils rentrent chez eux. Le mal du pays peut-être aussi...
1. Loire et Terroirs n° 69, Léon Benon, « des maîtres de pêche hollandais sur la Loire ».

Frédéric Véronneau