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Écrevisses exotiques : des bâtons dans les pattes

Une erreur de retranscription en droit français du règlement européen sur les écrevisses exotiques risque de fragiliser financièrement une centaine d'entreprises de pêche professionnelle en eau douce. Explications.

Les pêcheurs vont-ils pouvoir continuer à travailler les écrevisses exotiques ? En interdisant leur détention, leur transport et leur commercialisation vivante, l'arrêté du 14 février 2018 sur la prévention de l'introduction et de la propagation des espèces animales exotiques envahissantes, abrogeant le précédent arrêté, risque fort de mettre un coup d'arrêt à une activité qui fait vivre une centaine d'entreprises de pêche professionnelle en France. Sur le lac de Grand-Lieu, en Loire-Atlantique, les profits tirés des captures de ces espèces ont, en partie, compensé le manque à gagner occasionné par la réduction des efforts de pêche sur l'anguille. En Saône, les écrevisses exotiques offrent un substantiel complément de revenus aux pêcheurs ayant été contraints de renoncer à pêcher certaines espèces en raison de la pollution aux PCB des eaux qu'ils exploitent. « Les populations d'écrevisses américaines sont de nouveau très importantes dans nos cours d'eau. Les pêcheurs viennent d'investir dans la construction de nasses et de casiers. L'exploitation de ces espèces est une bouffée d'oxygène pour nos entreprises » explique Frédéric Pin, président des pêcheurs professionnels en eau douce de Saône, Doubs et Haut-Rhône. Les bonnes tables des bords des lacs alpins ou des abords du Rhin se félicitent de pouvoir mettre le crustacé à leurs menus.

Oubli préjudiciable

Cette interdiction pourrait également mettre un terme aux projets de valorisation et de régulation portés par le groupement des pêcheurs professionnels d'écrevisses invasives et d'espèces abondantes (GPPEIEA) dans les marais de l'Ouest. Projets pourtant vus favorablement par l'agence française de la biodiversité (AFB) dans les zones fortement colonisées, y compris dans les secteurs riches en biodiversité, Natura 2000 par exemple, dans la mesure où leur exploitation ne provoque pas de dégâts sur les espèces protégées. C'est dans ce cadre que France Agrimer vient de boucler une étude sur la valorisation économique de ces espèces. Il y est notamment précisé que pour obtenir un produit d'une belle qualité gustative, il est indispensable que les écrevisses soient cuites vivantes, et qu'elles soient donc transportées ainsi jusqu'aux laboratoires, lieux de leur transformation. « C'est stupéfiant. La profession n'a été ni consultée, ni informée de la nouvelle rédaction de l'arrêté. Nous avons découvert sa teneur lors de sa publication au Journal officiel » s'insurge Philippe Boisneau, directeur du Conapped. Les directions de l'eau et de la biodiversité (DEB) et des pêches maritimes et de l'aquaculture (DPMA) sont, elles aussi, passées à côté de la nouvelle version de cet arrêté, retranscription en droit français du règlement européen du 22 octobre 2014 sur la prévention et la gestion de l'introduction et de la propagation des espèces exotiques envahissantes. Mais, étrangement, « l'article 19 qui autorise, sous conditions, la commercialisation de ces espèces, a été oublié » explique Nicolas Stolzenberg, chargé de mission du Conapped.

Solution de crise

Le 3 avril dernier, les représentants du Conapped étaient reçus, en urgence, à la direction de l'eau et de la biodiversité. Étaient également présents des représentants de la direction des pêches maritimes et de l'aquaculture, de l'AFB et de la direction de la performance économique et environnementale des entreprises (DGPE). « A priori, une solution provisoire a été trouvée, commence Philippe Boisneau. Le Conapped doit constituer un dossier de demande d'autorisation à la direction de l'eau et de la biodiversité qui la fera suivre à la commission européenne. Celle-ci doit ensuite rendre sa réponse dans un délai de 60 jours. La décision européenne sera alors transposée dans un arrêté ministériel qui précisera les noms des pêcheurs et des transformateurs autorisés à commercialiser les écrevisses. Cette autorisation sera délivrée pour les activités déjà existantes, en offrant également la possibilité de mettre en œuvre de projets expérimentaux. » complète-t-il.

Commercialisation et mesure de gestion

L'autorisation de commercialisation pourrait également, à terme, être inscrite dans les plans de gestion des espèces exotiques invasives qui devaient normalement être mis en œuvre début 2018. Avec ce bémol toutefois, l'AFB estimant que la commercialisation n'est pas forcément une mesure de gestion, qu'elle n'est, en tout cas, pas la seule et qu'elle ne peut l'être que dans les zones où la densité des espèces exotiques envahissante est forte. « Avant de se prononcer, il est nécessaire dévaluer, comme le propose le groupement des pêcheurs professionnels d'écrevisses invasives et d'espèces abondantes dans son projet d'étude sur les écrevisses de Louisiane, si une telle exploitation ne pourrait pas contribuer à réduire les impacts de ces espèces invasives sur l'écosystème, la flore et la faune autochtones, et le cas échéant, sur les infrastructures, diminuant ainsi les coûts de gestion très élevés de restauration des berges effondrées » précise Nicolas Stolzenberg.

En attendant la mise en place d'un nouveau cadre réglementaire, la direction de l'eau et de la biodiversité s'est engagée à demander à la direction générale de l'AFB d'inviter ses agents à procéder, dans un premier temps, et avant toute verbalisation, à un travail d'information et de pédagogie auprès des pêcheurs.

Frédéric Véronneau