Pêcheurs de Grand-Lieu

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Les pratiques et les savoir-faire des pêcheurs professionnels du lac de Grand-Lieu inscrits à l’inventaire national du patrimoine immatériel

En 2015, à la demande du syndicat du bassin versant de Grand-Lieu, l'anthropologue Fanny Pacreau menait l'enquête qui conduisait, en novembre 2017, à l'inscription des pratiques et des savoir-faire des pêcheurs du lac de Grand-Lieu à l'inventaire national du patrimoine immatériel. Interview.

Connaissiez-vous la pêche professionnelle en eau douce en général et les pêcheurs professionnels de Grand-Lieu en particulier ?

Je connaissais davantage la pêche amateur aux engins pour avoir réalisé une étude, puis écrit un ouvrage destiné au grand public pour le parc du Marais Poitevin les Pêches traditionnelles et les pêcheurs de marais. Cependant, je travaille sur le lac de Grand-Lieu depuis 2001, sur des dimensions très variées, pêche, chasse, plantes... et toujours sur le rapport de l'homme à la nature.

Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à ces pêcheurs du lac de Grand-Lieu, à leurs pratiques et à leurs savoir-faire ?

J'ai appris à connaître les pêcheurs du lac de Grand-Lieu à travers le regard des riverains du lac. En effet, ma première étude sur le lac portait sur les usages du lac et excluait les pêcheurs. Cependant, une longue tradition d'échange de denrées avait eu cours entre riverains et pêcheurs. Les pêcheurs professionnels échangeaient le poisson blanc contre du vin, des pommes de terre. Le lac était le cadre de ce troc qui a beaucoup marqué les habitants. Par la suite, on m'a commandé des études plus directement liées aux pêcheurs professionnels. J'ai conduit différents travaux notamment sur leur activité de « conducteurs » de chasse avant la création de la réserve ainsi que sur les usages et les pratiques de la communauté à laquelle ils appartiennent, celle des « Passis » (terminologie liée à leur localisation sur le village de Passay).

Quel a été le cadre de votre enquête ?

L'enquête portait sur les pratiques et savoir-faire des pêcheurs du lac de Grand-Lieu. J'ai donc rencontré les pêcheurs professionnels en activité mais aussi cinq anciens pêcheurs, aujourd'hui retraités, qui demeurent actifs sur le plan de la transmission de la pratique et de la vitalité de la communauté. La fête des pêcheurs, organisée le 15 août, a constitué un cadre d'observation complémentaire aux interviews.
Le patrimoine culturel ne s'arrête pas aux monuments et aux collections d'objets. Il comprend également les traditions ou les expressions vivantes héritées de nos ancêtres et transmises à nos descendants. Bien que fragile, ce patrimoine est un facteur important du maintien de la diversité culturelle face à la mondialisation croissante. La richesse de cette communauté de pêcheurs tient notamment à ses connaissances et pratiques concernant la nature mais aussi à ses savoir-faire liés à l'artisanat traditionnel.

Quel doit être le regard de l'anthropologue ? En quoi consiste son travail ? Quelles ont été vos approches ?

Le regard de l'anthropologue doit s'attacher à voir « du dedans ». En d'autres termes, il s'agit d'une compréhension de l'intérieur. Nous ne faisons pas de lecture de notre objet d'étude avec des catégories pré-construites, mais devons faire émerger celles qui sont propres aux groupes que nous étudions. Notre travail est descriptif mais aussi analytique et compréhensif.
Le travail de terrain, constitué d'entretiens, d'observations, d'une relation de proximité est une approche essentielle. Ce travail est complété et étayé par une approche bibliographique et documentaire.

Quelles ont été vos premières impressions, vos découvertes lors de vos premiers contacts avec les pêcheurs de Grand-Lieu ?

Mes premières impressions des pêcheurs sont indissociables de mes premières impressions du lac de Grand-Lieu. Et je crois que c'est ce qui est le plus marquant en définitive : la communion entre ces hommes et cet espace. C'est ce que dans mon vocabulaire professionnel on appelle « l'autochtonie » et que les pêcheurs désignent sous l'expression « être lié au lac ».

Pour vous, qui sont ces hommes ?

Ce sont les héritiers d'une pratique ancestrale : la pêche et d'un rapport au lieu. Ils sont également les représentants d'une communauté appelée les Passis dont le caractère atypique sur le plan culturel (organisation, parenté, pratique culinaire, rituels et activités festives...) mérite tout notre intérêt. Aujourd'hui ces hommes ont des parcours variés mais ils ont en commun l'amour de leur métier et celui du lieu.

Et comment percevez-vous leur métier ? Quelles sont les particularités de ce métier du point de vue de l'anthropologie ?

Etre pêcheur à Grand-Lieu n'est pas une activité « confortable ». L'architecture du village dit la modestie des revenus liés à cette activité. C'est un métier de passion avant toute chose, une passion indispensable pour supporter les aléas et la précarité inhérents au métier (que les contraintes réglementaires prolongent ou accentuent). Les particularités de ce métier du point de vue anthropologique sont liées aux connaissances de la nature et aux savoir-faire des pêcheurs. Cette relation à la nature se distingue de l'approche scientifique. Elle est empirique, c'est-à-dire faite d'un vécu et d'une pratique quotidienne, quelque chose qui s'inscrit par les sens au travers d'une présence quotidienne. Beaucoup de savoir-faire (pêche, navigation, préparation des produits de la pêche, commerce...) dérivent de cette pratique.

Comment, d'après vous, ce métier se positionne-t-il, s'ancre-t-il dans la société ? Ces pêcheurs professionnels sont-ils dans notre temps ou hors du temps ?

Il me semble que sur le lac, les pêcheurs sont « hors du temps ». C'est aussi ce qu'ils recherchent. C'est même un besoin constitutif de leur lien au lac. Leur besoin d'appartenance au lac me semble assez exemplaire.
La faculté d'adaptation des pêcheurs aux problématiques et difficultés auxquelles ils sont en permanence confrontés montre, à l'opposé, tout leur dynamisme et leur capacité à évoluer dans un monde en perpétuel changement, à tenir compte des réalités de notre temps qu'elles soient environnementales, économiques, politiques, etc.

Qu'apportent-ils à la société, s'ils apportent quelque chose ?

Primairement, ils apportent des protéines animales, à travers leur prédation d'une nourriture « naturelle ». Leur apport est aussi symbolique au travers de leur différence, de leur lien avec la nature, de leur besoin d'appartenir à un lieu, de s'y incorporer. Notre rapport à la nature ne peut être qu'intellectuel et distancé. L'homme ne peut se cantonner à un rapport techniciste avec la nature. Il doit diversifier ses liens avec elle et s'y inclure le plus harmonieusement possible. Leur relation au milieu naturel, leur histoire et leur mode de vie, sont à défendre, comme nombre de relation d'autochtones à leur environnement.

Quels sont les éléments qui ont conduit à l'inscription de leurs pratiques et de leurs savoir-faire à cet inventaire ?

Les éléments qui ont conduit à l'inscription à l'inventaire national ont été classifiés sous les titres « des connaissances et pratiques concernant la nature et l'univers » mais aussi « des savoir-faire liés à l'artisanat traditionnel »

Pouvez-vous, le cas échéant, comparer ce métier à d'autres professions que vous avez pu étudier ?

Ce métier est comparable à d'autres activités de prédation comme la chasse mais on observe selon les milieux et les groupes qui les pratiquent des différences substantielles. Ici, s'ajoute à la pratique individuelle de chaque pêcheur, une dimension communautaire extrêmement prégnante, spécifique et atypique.

Quelles sont les autres pratiques et savoir-faire de métier déjà inscrits à cet inventaire ?

De nombreuses fiches existent et sont toutes consultables sur le site du ministère. On compte par exemple parmi elles, les savoir-faire des cristalliers de Daum, la dentelle au fuseau du Puy-en-Velay, l'enluminure, le compagnonnage, les savoir-faire du fourreur, le rempaillage et le cannage des chaises, la récolte du goémon en Bretagne, la pêche aux poissons d'eau douce des étangs de la Dombes, etc.

Qu'apporte aux pêcheurs de Grand-Lieu une telle inscription ?

L'inscription est avant tout une reconnaissance pour des activités qui sont souvent en lutte pour continuer d'exister. Elle permet de dynamiser les énergies en présence. L'inscription ne peut garantir la protection de cette activité et de cette communauté, mais la fiche constitue une trace assurant de ne pas sombrer totalement dans l'oubli.

Peut-on imaginer que les pratiques et les savoir-faire des quelque 400 pêcheurs professionnels en eau douce, répartis sur l'ensemble des bassins hydrographiques français, soient, eux aussi, inscrits à cet inventaire ?

D'autres pratiques de pêches sont d'ores et déjà inscrites à cet inventaire. Pour entreprendre l'inscription du savoir-faire des quelque 400 pêcheurs professionnels en eau douce, il faudrait s'assurer de sa valeur patrimoniale. Être pêcheur d'eau douce n'est pas un critère suffisant. L'enquête ethnographique est la seule à pouvoir mettre à jour la dimension patrimoniale au sens immatériel, de ces pratiques et de leur transmission.

Propos recueillis par Frédéric Véronneau

 

Vous avez dit Inventaire national du patrimoine immatériel ?

« Chaque État-partie (ou état signataire de la convention pour la sauvegarde du PCI. La France l'a ratifiée en 2006) doit prendre les mesures nécessaires pour assurer la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel présent sur son territoire. Il doit s'attacher à identifier et définir les différents éléments du patrimoine culturel immatériel présents sur son territoire, avec la participation des communautés, des groupes et des organisations non gouvernementales pertinentes. Pour assurer l'identification de ce patrimoine en vue de sa sauvegarde, chaque État-partie doit dresser un ou plusieurs inventaires du patrimoine culturel immatériel présent sur son territoire. Ces inventaires font l'objet d'une mise à jour régulière. » (Convention Unesco pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, 2003, art. 11 et 12).

L'inventaire du patrimoine culturel immatériel en France est tenu et mis à jour par le ministère de la Culture (direction générale des Patrimoines). Le département du Pilotage de la recherche et de la Politique scientifique (DPRPS), qui coordonne la mise en œuvre de la Convention de 2003, est chargé de l'Inventaire du PCI en France. L'inclusion à l'Inventaire national se fait principalement par le biais d'enquêtes réalisées avec la participation des communautés détentrices de PCI, en partenariat avec des organismes de recherches et des associations culturelles. Elle peut aussi être demandée directement par les porteurs de traditions. La demande d'inclusion est soumise à l'examen du comité du Patrimoine ethnologique et immatériel (CPEI). L'inclusion est obligatoire pour présenter un dossier de candidature sur les listes du PCI de l'humanité (Unesco). Elle est l'un des cinq critères requis pour que la candidature soit approuvée par l'Unesco. (extrait du site du ministère de la Culture). »