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Sur la piste des esturgeons européens

Comment les esturgeons européens (Acipenser sturio) de Gironde se portent-ils ? On les compte par millions. Entre 2008 et 2014, « 1,4 million larves de 7 jours, 450 000 juvéniles de 3 mois, 2 200 juvéniles de 1 an et 663 juvéniles de 2 ans et plus », nés dans les bassins de la station Irstea de Saint-Seurin-sur-l'Isle (Gironde), ont été déversés dans les eaux du bassin de la Gironde, indique Vanessa Lauronce de l'association migrateurs Garonne Dordogne (Migado), en charge de l'élevage et des lâchers en milieu naturel des sturio, le plus grand poisson migrateur amphihalin des eaux françaises et ouest européennes.

Esturgeon-Saint-Seurin-2

« Si l'esturgeon européen naît et se reproduit en eau douce, il réalise l'essentiel de son cycle biologique en mer sur les fonds côtiers. Autrefois présente sur la plupart des grands fleuves et des mers d'Europe, l'espèce est aujourd'hui gravement menacée d'extinction. Il fait, depuis 2011, l'objet d'un plan national d'Actions. » rappelle Jérémie Souben, du Comité national des pêches maritimes et des élevages marins (CNPMEM)

En 2015, 190 nouveaux esturgeons, nés des cohortes de 2007 à 2011, retrouvaient le milieu naturel à hauteur du bec d'Ambès, à la confluence de la Garonne et de la Dordogne. « C'était une opération de lâchers exceptionnels, une sorte de déstockage, si je peux dire, des bassins de Saint-Seurin où s'accumulaient les juvéniles, l'amélioration des techniques d'élevage, ces dernières années, ayant considérablement réduit leurs mortalités. Leur nombre devenait trop important au regard des nécessités de repeuplement non seulement du bassin Garonne-Dordogne mais aussi d'autres bassins européens » explique Vanessa Lauronce.

Esturgeons pistés

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Depuis fin 2010, 48 balises ont été posées sur les plus gros individus. 4 d'entre eux ont été recapturés, et 3 balises ont été renvoyées à Irstea. Ce taux de retour d'environ 6 % correspond au taux moyen de retour attendu pour ce type de marquage-recapture.

Tous ces sturio ont été équipés de marques magnétiques internes, permettant de les identifier en cas de recapture, de connaître leur croissance et leurs déplacements, complétées, pour les plus gros spécimens, de capteurs externes , appelés « marques à mémoire », conçus, elles, pour effectuer des relevés de paramètres environnementaux (profondeur d'eau, température, salinité). En juillet 2016, une de ces balises, placée sur un esturgeon de 91 cm pour 3,6 kg, pêché en octobre 2015, à l'aval l'estuaire, au niveau de Meschers-sur-Gironde, était récupérée dans les mêmes eaux.

esturgeons-graphiqueRésultats bruts issus de la balise retrouvée en juillet 2016, par un pêcheur, et récupérée par Irstea via le centre régional d'expérimentation et d'application aquacole (Creaa) de Château-d'Oléron (Charente-Maritime). Les profondeurs sont indiquées en rouge, la température en bleu et la salinité en vert, informations précieuses sur les préférences d'habitat des esturgeons.

 

 

 



« Jusqu'en janvier, cet esturgeon est sans doute resté dans les zones aval de l'estuaire. Après une incursion en mer entre le 12 et le 20 février, et un séjour probable dans les zones profondes de l'estuaire en mai, le reste du temps, au vu des variations de salinité, il a dû se déplacer dans les zones médianes voire amont de l'estuaire, mais difficile d'être catégorique, d'importantes masses d'eau douce sont en effet arrivées dans cette zone au début de l'année. Il a passé l'hiver entre 8 et 11°C, et a fréquenté des profondeurs entre 1,4 et 33,8 mètres » analyse Marie-Laure Acolas de l'Institut national de recherches en sciences et technologies pour l'environnement et l'agriculture (Irstea) de Bordeaux.

Depuis fin 2009, l'Irstea mène régulièrement, dans l'estuaire de la Gironde, des campagnes scientifiques de recaptures d'esturgeons. « Elles nous permettent de déterminer l'abondance, la croissance, le régime alimentaire de la population et nous évaluons l'efficacité du repeuplement » indique Marie-Laure Acolas. En six ans, 400 esturgeons se sont ainsi pris dans les mailles des filets de l'Institut scientifique bordelais. « Les captures sont variables d'une année sur l'autre. 2015 a été une très bonne année avec la capture de 90 esturgeons en 104 traits de chalut, alors qu'en 2016, même si l'année n'est pas terminée, nous n'avons capturé que 13 individus en 99 traits de chalut. Plusieurs spécimens ont été pêchés plutôt à l'aval de l'estuaire et en rive gauche ce qui est assez rare, de telles captures dans cette zone, n'ayant été effectuées qu'en 2010 et 2012. » précise Marie-Laure Acolas.

Collaboration des pêcheurs

Esturgeon-Saint-Seurin-1Les informations glanées lors de ces campagnes scientifiques complètent celles recueillies sur les esturgeons capturés accidentellement par les pêcheurs, poissons remis ensuite à l'eau. « Depuis le début 2016, 122 esturgeons ont ainsi été pêchés dans les eaux françaises, dont 3 hors de la zone estuaire de la Gironde-Pertuis-sud du golfe de Gascogne. » indique Lise Mas de l'Institut des milieux aquatiques (IMA). En 2015, 156 captures accidentelles ont été comptabilisées en France (dont 13 hors estuaire de la Gironde-Pertuis-sud du golfe de Gascogne) et 2 en Europe. En 2014, ces captures étaient au nombre de 204 en France (16 hors estuaire de la Gironde-Pertuis-sud du golfe de Gascogne) et un esturgeon, provenant des lâchers effectués dans l'Elbe, en Allemagne, était également capturé dans les eaux hollandaises de la Mer du Nord.
« Compte tenu de la capacité de résistance de l'esturgeon lors de captures accidentelles, les pêcheurs professionnels et amateurs, intervenant sur la zone de répartition de l'espèce, ont un rôle déterminant à jouer : de leur bonne information peut dépendre l'avenir du poisson migrateur, strictement protégé en France comme en Europe. L'implication des différents partenaires du plan et des pêcheurs a ainsi permis de relâcher dans les meilleures conditions les poissons capturés accidentellement et collecter de nombreuses données sur les esturgeons. » ajoute Jérémie Souben du Comité national des pêches maritimes et des élevages marins (CNPMEM).

Pannes de pontes

Esturgeon-Saint-Seurin-3Les scientifiques de Migado et d'Irstea savaient que cela pouvait arriver. Mais peut-être « pas aussi tôt ». En 2015, puis en 2016, aucune naissance en captivité n'a eu lieu. Les femelles n'ont pas pondu. « En 2015, 5 femelles et 15 mâles avaient été pré-sélectionnés pour participer aux reproductions artificielles. 4 femelles et 11 mâles l'ont été en 2016, des géniteurs tous issus du stock d'esturgeons européens, nés en milieu naturel entre 1984 et 1994, capturés par les pêcheurs professionnels ou Irstea et élevés depuis à Saint-Seurin-sur-l'Isle. » précise Vanessa Lauronce. Explications à ces échecs : « les géniteurs deviennent certainement trop âgés pour participer à des reproductions artificielles, et les femelles ont du mal à finaliser leur maturation » analyse la chargée de mission de Migado. Les esturgeons nés en captivité n'atteindront leur maturité sexuelle que dans deux ou trois ans pour les mâles et 5 ans pour les femelles, mais « les méthodes de reproduction artificielle, bien que complexes, semblent maîtrisées depuis 2007. Une seule femelle peut pondre jusqu'à 300 000 œufs et assurer presque à elle seule les objectifs de déversements annuels de 400 000 équivalent-larves pendant 6 ans prévus par le programme de repeuplement » indique Vanessa Lauronce. Pas de quoi s'inquiéter a priori, et les probables naissances en captivité devraient à l'horizon 2022 se compléter des premières reproductions en milieu naturel d'esturgeons nés dans les bassins de Saint-Seurin-sur-l'Isle.

Frédéric Véronneau