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Le WWF France et les pêcheurs professionnels font causes communes

Qu'une association de défense de l'environnement et les pêcheurs professionnels, regardés par beaucoup comme des « fossoyeurs » des ressources, aquatiques s'engagent côte à côte, voilà une union qui ne va pas manquer de chambouler quelques idées trop mal ancrées dans les esprits. Le 18 octobre 2011, à Tours, lors d'une cérémonie célébrant les 25 ans d'engagements collectifs pour une Loire Vivante, Isabelle Autissier, présidente du WWF France, et Philippe Boisneau, président du Conapped, s'installaient à la même table pour signer une convention de partenariat.
Didier Moreau, responsable du programme Poissons migrateurs amphihalins pour le WWF France, et Philippe Boisneau nous en disent plus. Interview.

Convention pêcheurs pro/wwf

Comment une association de défense de l'environnement en vient-elle à signer une convention de partenariat avec une organisation professionnelle ? Les intérêts des uns ne sont pas toujours les intérêts des autres.

D. Moreau : Ce n'est finalement que l'aboutissement formel de 25 années de bonnes et cordiales relations entretenues entre le WWF France, via notamment Martin Arnould, notre chargé du programme rivières vivantes, et les pêcheurs professionnels. Premiers utilisateurs des rivières et des fleuves, ils y travaillent tous les jours. De la qualité des milieux sur laquelle ils veillent, dépend la pérennité de leur profession. Les connaissances empiriques qu'ils acquièrent, au fil des années, permettent de les confronter avec les données scientifiques que nous recueillons avec nos partenaires. Leurs constats faits sur le terrain ne peuvent pas être remplacés par des approches uniquement scientifiques. Nous sommes pleinement complémentaires. Le WWF tout seul n'a pas forcément la légitimité halieutique.
La disparition des pêcheurs signifierait une perte irremplaçable de connaissances et de savoir-faire également. Il n'existe pas beaucoup d'autres usagers des estuaires, lacs et cours d'eau compétents comme eux, dans la connaissance de ces hydrosystèmes et de leur faune piscicole. Dans le monde de la défense de l'environnement, les poissons, ça n'intéresse pas grand monde. Ils sont pourtant de très bons indicateurs de la fonctionnalité des cours d'eau. Certes, avec les pêcheurs professionnels, nous ne sommes pas toujours d'accord sur tout, mais nos discussions nous donnent l'occasion de partager nos visions, et il n'y a rien de tel pour enrichir les débats et avancer.

Ph. Boisneau : Les premières actions des pêcheurs professionnels avec des associations de défense et de protection de l'environnement comme le WWF France et Loire vivante, remontent à 1989. Nous luttions alors contre les projets de barrages et d'endiguements de la Loire. Nous avons donc une histoire de 25 ans de collaboration avec des associations qui considèrent que les pêcheurs professionnels ne sont pas des adversaires. Nos objectifs et nos intérêts, aux uns et aux autres, sont convergents. Nous avons les mêmes soucis de maintenir la biodiversité, de mettre en œuvre des démarches constructives pour sauvegarder la nature, qui a déjà été tellement modifiée par l'homme. Il est donc incompréhensible de vouloir faire disparaître les pêcheurs. Nous avons aussi un rôle politique au sens large du terme. Nous participons aux nombreuses commissions et autres comités de gestion des milieux naturels et des ressources piscicoles. Les pêcheurs sont une source d'informations sur les milieux, reconnue de tous. Les données que nous fournissons ont indiscutablement une portée scientifique. Notre collaboration avec le WWF s'est nouée naturellement. Elle montre que les pêcheurs ne sont pas les destructeurs de la nature tels qu'ils sont décrits par certains.

Quels sont les grands objectifs de ce partenariat ?

D. Moreau : Notre propos n'est pas de gérer uniquement les poissons. Nous avons une approche écosystémique de la conservation, de la restauration et de la gestion des milieux aquatiques. Nous souhaitons accompagner les pêcheurs avec tout l'éventail des échelles d'approche.
Prenons l'anguille qui est un des grands chantiers que nous avons commencé à mener en collaboration avec l'Ifremer, la pêche maritime, l'Association pour le Repeuplement de l'Anguille en France et le North Atlantic Salmon Fund. Les enjeux sont sociaux, économiques, environnementaux et scientifiques. Nous cherchons à définir ce que peut être une exploitation durable. Le WWF France considère en effet que ce n'est pas une aberration d'exploiter la ressource « civelles », d'autant qu'une part des captures est destinée au repeuplement, qui est pour nous une nécessité. Nous n'oublions pas cependant que l'efficacité de ce volet « repeuplement » est débattue dans les milieux scientifiques, on l'a vu notamment sur le saumon. Certains le jugent tout bonnement inutile et préconisent l'arrêt total de la pêche. C'est trop simpliste. Le repeuplement est incontestablement un chantier novateur et important.
Le second grand chantier devrait consister à mener des opérations de bio-remédiation. Il s'agit, dans le cadre de la pollution par les PCB, de « nettoyer » les points chauds de contamination, de débarrasser les cours d'eau des poissons les plus gros, potentiellement les plus touchés et qui participent au cercle vicieux de la contamination. Évidemment, cela ne réglera pas la présence des PCB dans les sédiments.
Dans ce dossier, alors qu'ils n'en sont aucunement responsables, les pêcheurs subissent ces pollutions qui conduisent les préfets à interdire la commercialisation et la consommation des poissons contaminés. On ne va pas aussi vite pour « punir » les pollueurs. C'est donc un devoir de solidarité d'accompagner les professionnels, vers, par exemple, la mise en place de mesures aqua-environnementales. Jusqu'alors, la pêche ne semblait être considérée que pour sa « dimension économique ». Nous voulons aider les pêcheurs à rebondir sur d'autres compétences, sur les dimensions environnementales et sociales de leur activité, tout en créant et développant de nouvelles filières, de nouveaux circuits de valorisation commerciale.
Nous réfléchissons également aux actions que nous pourrions développer sur les espèces invasives. Nous envisageons, par exemple, de mener des campagnes de pêche aux silures aux abords des barrages. Leur forte concentration au niveau des passes à poissons montre leur grande voracité à l'égard des migrateurs notamment. Ces campagnes de pêche présentent également un grand intérêt pour les hydro-électriciens.

Comment cela va-t-il se traduire concrètement pour les deux partenaires ?

D. Moreau : Des premières opérations de bio-remédiation de la pollution par les PCB devaient débuter cette année en Seine-Normandie, mais nous avons, avec le CONAPPED, à faire face à de grosses incompréhensions, se traduisant par de fermes oppositions, aussi bien de la part de certains scientifiques que de certains décideurs. Nous ne désarmons pas et allons mettre à profit les toutes prochaines années pour essayer de convaincre du bien-fondé d'expérimenter de telles solutions que nous espérons pouvoir mettre en œuvre également sur d'autres bassins, notamment celui du Rhône. Mais c'est sur le terrain politique que le WWF va déployer tout son savoir-faire et son expérience, et essayer d'activer son réseau, jusque-là très en retrait sur cette approche du pêcheur professionnel comme acteur à part entière de la conservation.
Pays du Nord et pays du Sud de l'Europe n'ont en effet pas la même histoire, la même culture et donc pas la même vision de la pêche. Au sud, la petite pêche artisanale est une composante essentielle du secteur mais qui souffre pourtant d'un manque de considération de la politique européenne des pêches. Les pêcheurs fluviaux ne sont pas directement éligibles à la majorité des mesures prévues par le Fonds Européen pour la Pêche, notamment sur le volet environnemental. Nous voulons essayer de faire évoluer la politique communautaire, pour infléchir certaines restrictions et permettre aux pêcheurs continentaux de pouvoir bénéficier des dispositions offertes aux pêcheurs maritimes et d'estuaires. Le secteur de la pêche professionnelle en eau douce doit identifier les causes de cette situation qu'il considère inéquitable, et agir pour que ses ambitions soient soutenues.
Nous réfléchissons également à la mise en place d'un programme européen pilote, avec le soutien des Agences de l'eau, entre autres, pour expérimenter sur différents bassins français et étrangers ces opérations de bio-remédiation et de contrôle d'espèces invasives, avec le développement de nouveaux circuits de valorisation et de commercialisation. Il s'agirait de démontrer, au travers d'actions de terrain, quels types de services environnementaux la profession peut fournir à la société pour nourrir le débat sur la multifonctionnalité de la pêche : économique, environnementale et sociale. Ces questions doivent être débattues dans le cadre de la réforme en cours de la Politique Commune de la Pêche en examinant la possibilité pour les pêcheurs de vendre ces services environnementaux (dont la production de données utiles aux scientifiques), et en cherchant à réduire ou éliminer les obstacles juridiques ou politiques actuels à leur mise en œuvre. C'est par exemple le cas des écrevisses exotiques qu'il n'est pas permis de transporter vivantes pour les commercialiser en frais, alors qu'on pourrait sans doute développer un marché autour d'une pêche de lutte contre ces espèces invasives.

Ph. Boisneau : Avec le WWF France, nous travaillons pour que la pêche continentale trouve la place qui lui revient dans le prochain Fonds Européen pour les Affaires Maritimes et la Pêche (FEAMP) qui va remplacer en 2013 l'actuel Fonds Européen pour la Pêche dans le cadre de cette réforme de la PCP évoquée par Didier Moreau. On nous demande de réduire nos efforts de pêche sur certaines espèces mais il est indispensable qu'en contrepartie l'Europe nous aide financièrement à développer et maintenir nos savoir-faire et à développer de nouvelles approches d'exploitation des milieux. Les espèces invasives comme le silure et l'écrevisse de Louisiane détruisent les populations ou les habitats des espèces autochtones et menacent leur survie. Il paraît essentiel de pouvoir mener des opérations aqua-environnementales, mais il existe de gros blocages culturels à lever. Il nous faut persuader les dirigeants et de nombreux scientifiques de l'intérêt supérieur pour la nature de ces actions.
Concernant l'anguille, nous devons également convaincre de la nécessité d'avoir une approche écosystémique sur cette espèce. Le petit pêcheur ne doit pas assumer seul la responsabilité de dégâts occasionnés par nombre d'autres acteurs, pollueurs ou activités agricoles ou industrielles qui ont physiquement détruit une proportion considérable des habitats aquatiques de cette espèce. L'anguille est un problème de société, dont le sauvetage passe par sa prise en compte dans les questions agricoles, énergétiques, de transport... On ne sauvera pas l'espèce avec seulement une approche « pêche ». Sur cette question, la mobilisation de tous est inévitable. Il est urgent de chercher à nouer des contacts et collaborer particulièrement avec les Anglo-saxons.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur le Guide des bonnes pratiques de pêche civelière, annexée à la convention ?

Civeliers © N. Porcher

Ph. Boisneau : Ce guide encadre l'exercice de la pêche professionnelle de la civelle. Il s'inscrit dans le volet « repeuplement » du « Plan de gestion de l'anguille » et définit le contexte environnemental et halieutique dans lequel les expériences de soutien d'effectifs ou de réintroduction de l'espèce, entreprises à partir des alevins capturés sur le territoire français, doivent être menées. Il découle de ce guide une charte de bonnes pratiques sur lesquelles les professionnels concernés s'engagent individuellement.
Nous avons engagé une réflexion conjointe avec le WWF sur l'influence positive et l'impact négatif de la pêche civelière. La pêche de l'anguille est un facteur additionnel de déclin de la ressource, en particulier sur les stades sub-adultes. Mais, il en existe beaucoup d'autres : dégradations des milieux naturels, barrages... Or, il faut avoir une vision systémique de la réglementation, de la conservation de la nature, et se focaliser sur la pêche ne fait qu'occulter les responsabilités et l'urgence à intervenir sur les autres sources de mortalité de l'espèce... Dans cet esprit, le Guide de bonnes pratiques s'appuie sur une approche écosystémique.

D. Moreau : Interdire toute pêche et par conséquent éliminer les pêcheurs qui dépendent de cette activité, c'est devoir se passer des rôles essentiels qu'ils assurent en faveur de la connaissance, de la gestion et de la protection de l'anguille comme des autres espèces et des milieux. Pour le WWF France, ce serait, en termes de conservation, la disparition d'un partenaire indispensable. Cette approche systémique qui replace l'humain au cœur des processus de conservation chamboule certains préjugés sur la pêche professionnelle, y compris au sein de nos propres partenaires du réseau WWF à l'échelle européenne... qui jusque-là nous ont opposé très peu d'arguments, car non convaincus par l'intérêt du repeuplement. Grâce au Guide de bonnes pratiques, nous pouvons présenter une argumentation solide sur l'importance et la nécessité de ce volet « repeuplement », qui n'existe pas chez les détracteurs, les opposants au repeuplement.
D'un point de vue plus pratique, nous avons réalisé la traduction anglaise du guide que nous nous chargeons de diffuser le plus largement.

Ce partenariat franco-français peut-il avoir des répercussions à un niveau européen, voire international pour le WWF ?

D. Moreau : Sur l'anguille, bien avant la question du repeuplement, les démarches engagées par le WWF France ont là aussi secoué le réseau WWF. Nous nous sommes prononcés contre le moratoire « Anguille » sur les exportations hors Union Européenne décidé par la Cites, en décembre 2010. Notre approche a déstabilisé le réseau WWF, l'a bousculé dans ses certitudes. Pour nous, les pêcheurs professionnels sont des interlocuteurs crédibles, position qui vient casser l'habituelle vision manichéenne. Pourtant le WWF a une forte culture du partenariat avec des entreprises qui s'investissent dans des pratiques environnementales, et il travaille par ailleurs avec des marins pêcheurs pour promouvoir une pêche durable. Mais, sur les rivières, le réseau a plus de mal à engager un dialogue, certes complexe mais nécessaire, avec les pêcheurs professionnels. C'est un changement culturel qui n'a pas encore abouti.
Plus largement, nous voulons associer ce partenariat avec les pêcheurs français à la collaboration que nous avons commencée avec le Sustainable Eel Group, un regroupement d'acteurs européens visant une exploitation durable de l'anguille, parmi lesquels on trouve principalement des gestionnaires, des aquaculteurs (en majorité d'Europe du Nord), des scientifiques et des agences gouvernementales. Le Sustainable Eel Group s'intéresse lui aussi à la conservation de la ressource puisque sa raréfaction impacte grandement les entreprises aquacoles qui dépendent, pour leur l'approvisionnement, des civelles pêchées principalement en France. Certes, les intérêts des pêcheurs (en amont de la filière) et des aquaculteurs (en aval de celle-ci) peuvent être divergents quand on aborde, par exemple, le prix de la civelle. Mais ce qui nous paraît essentiel, c'est de mener une réflexion inter-bassins dans l'ensemble de l'Europe, travailler conjointement pour optimiser l'efficacité du repeuplement en Europe, freiner au plus vite le déclin de l'espèce et ainsi accélérer le retour de ce poisson.

Ce partenariat pourrait-il montrer une voie à d'autres pêcheurs professionnels européens ?

Ph. Boisneau : Notre ambition est d'étendre le réseau aux pêcheurs hollandais, notamment, avec lesquels nous entretenons des relations depuis quelques années. De façon plus générale, nous proposons à toutes les pêcheries professionnelles en eau douce d'Europe qui se reconnaissent dans ces problématiques et souhaitent partager et s'associer à la démarche de nous rejoindre. Les Comités Consultatifs Régionaux (CCR), organes de la CE qui regroupent les différents acteurs d'une même filière, représentent probablement le cadre le plus pertinent pour de telles discussions. Il nous a été suggéré de demander à rejoindre un CCR portant sur l'aquaculture mais nos intérêts et préoccupations ne sont pas les mêmes que cette filière, qui a elle-même déjà beaucoup de problèmes à régler de son côté. Nous allons discuter avec la Commission européenne pour qu'elle mette en place un comité pour les seuls pêcheurs professionnels en eau douce. Le WWF France a son rôle à jouer dans ces discussions. Avec le WWF France à nos côtés, on nous regarde d'un autre œil.

Ce partenariat a-t-il des précédents du même genre, entre associations de défense de l'environnement et organisations professionnelles ?

D. Moreau : Il existe un partenariat entre le WWF et le CNPMEM sur l'esturgeon européen (Acipenser sturio), une espèce au seuil de l'extinction dont la France héberge la dernière population mondiale. Au milieu des années 2000, le WWF France s'est rapproché de cette organisation en vue d'intervenir sur les risques liés aux captures accidentelles de ce poisson. Il faut rappeler que les pêcheurs professionnels estuariens de la Gironde avaient été les premiers, avec quelques scientifiques, au début des années 1970, à alerter les pouvoirs publics sur les risques d'extinction de cette espèce. Nous avons donc mutualisé nos connaissances et compétences respectives sur le dossier pour informer notamment les pêcheurs français, mais aussi leurs collègues européens de la façade Atlantique nord-est, de la nécessité de remettre systématiquement à l'eau les poissons capturés accidentellement avant de les signaler (l'esturgeon européen est totalement protégé). Ces informations intéressent au plus haut point les scientifiques qui peuvent ainsi mieux connaître sa répartition en mer et obtenir des données sur les déplacements migratoires d'individus préalablement marqués.

Ph. Boisneau : Je citerais également, dans une démarche plus habituelle, le travail mené, conjointement entre les pêcheurs professionnels et les associations de défense et de protection de l'environnement, contre le projet de canal à grand gabarit entre le Rhin et le Rhône ou encore le travail fait ensemble pour obtenir les effacements des barrages de Poutès sur l'Allier, Vezins et La Roche qui Boit sur la Sélune.

D. Moreau : Nos différences d'approches avec les pêcheurs, liées à nos histoires respectives elles aussi différentes, ne nous empêchent pas de nous respecter ni de travailler ensemble sur des dossiers où nous avons des convergences de vues et où nous pouvons « construire une intelligence collective ». Et là, il faut montrer que nous sommes capables de mettre en place des programmes d'utilisation durable des milieux aquatiques, de la ressource halieutique et des savoir-faire, et les faire connaître au plus grand nombre.

Propos recueillis par Frédéric Véronneau

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