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Écrevisses exotiques : des bâtons dans les pattes

Une erreur de retranscription en droit français du règlement européen sur les écrevisses exotiques risque de fragiliser financièrement une centaine d'entreprises de pêche professionnelle en eau douce. Explications.

Les pêcheurs vont-ils pouvoir continuer à travailler les écrevisses exotiques ? En interdisant leur détention, leur transport et leur commercialisation vivante, l'arrêté du 14 février 2018 sur la prévention de l'introduction et de la propagation des espèces animales exotiques envahissantes, abrogeant le précédent arrêté, risque fort de mettre un coup d'arrêt à une activité qui fait vivre une centaine d'entreprises de pêche professionnelle en France. Sur le lac de Grand-Lieu, en Loire-Atlantique, les profits tirés des captures de ces espèces ont, en partie, compensé le manque à gagner occasionné par la réduction des efforts de pêche sur l'anguille. En Saône, les écrevisses exotiques offrent un substantiel complément de revenus aux pêcheurs ayant été contraints de renoncer à pêcher certaines espèces en raison de la pollution aux PCB des eaux qu'ils exploitent. « Les populations d'écrevisses américaines sont de nouveau très importantes dans nos cours d'eau. Les pêcheurs viennent d'investir dans la construction de nasses et de casiers. L'exploitation de ces espèces est une bouffée d'oxygène pour nos entreprises » explique Frédéric Pin, président des pêcheurs professionnels en eau douce de Saône, Doubs et Haut-Rhône. Les bonnes tables des bords des lacs alpins ou des abords du Rhin se félicitent de pouvoir mettre le crustacé à leurs menus.

Oubli préjudiciable

Cette interdiction pourrait également mettre un terme aux projets de valorisation et de régulation portés par le groupement des pêcheurs professionnels d'écrevisses invasives et d'espèces abondantes (GPPEIEA) dans les marais de l'Ouest. Projets pourtant vus favorablement par l'agence française de la biodiversité (AFB) dans les zones fortement colonisées, y compris dans les secteurs riches en biodiversité, Natura 2000 par exemple, dans la mesure où leur exploitation ne provoque pas de dégâts sur les espèces protégées. C'est dans ce cadre que France Agrimer vient de boucler une étude sur la valorisation économique de ces espèces. Il y est notamment précisé que pour obtenir un produit d'une belle qualité gustative, il est indispensable que les écrevisses soient cuites vivantes, et qu'elles soient donc transportées ainsi jusqu'aux laboratoires, lieux de leur transformation. « C'est stupéfiant. La profession n'a été ni consultée, ni informée de la nouvelle rédaction de l'arrêté. Nous avons découvert sa teneur lors de sa publication au Journal officiel » s'insurge Philippe Boisneau, directeur du Conapped. Les directions de l'eau et de la biodiversité (DEB) et des pêches maritimes et de l'aquaculture (DPMA) sont, elles aussi, passées à côté de la nouvelle version de cet arrêté, retranscription en droit français du règlement européen du 22 octobre 2014 sur la prévention et la gestion de l'introduction et de la propagation des espèces exotiques envahissantes. Mais, étrangement, « l'article 19 qui autorise, sous conditions, la commercialisation de ces espèces, a été oublié » explique Nicolas Stolzenberg, chargé de mission du Conapped.

Solution de crise

Le 3 avril dernier, les représentants du Conapped étaient reçus, en urgence, à la direction de l'eau et de la biodiversité. Étaient également présents des représentants de la direction des pêches maritimes et de l'aquaculture, de l'AFB et de la direction de la performance économique et environnementale des entreprises (DGPE). « A priori, une solution provisoire a été trouvée, commence Philippe Boisneau. Le Conapped doit constituer un dossier de demande d'autorisation à la direction de l'eau et de la biodiversité qui la fera suivre à la commission européenne. Celle-ci doit ensuite rendre sa réponse dans un délai de 60 jours. La décision européenne sera alors transposée dans un arrêté ministériel qui précisera les noms des pêcheurs et des transformateurs autorisés à commercialiser les écrevisses. Cette autorisation sera délivrée pour les activités déjà existantes, en offrant également la possibilité de mettre en œuvre de projets expérimentaux. » complète-t-il.

Commercialisation et mesure de gestion

L'autorisation de commercialisation pourrait également, à terme, être inscrite dans les plans de gestion des espèces exotiques invasives qui devaient normalement être mis en œuvre début 2018. Avec ce bémol toutefois, l'AFB estimant que la commercialisation n'est pas forcément une mesure de gestion, qu'elle n'est, en tout cas, pas la seule et qu'elle ne peut l'être que dans les zones où la densité des espèces exotiques envahissante est forte. « Avant de se prononcer, il est nécessaire dévaluer, comme le propose le groupement des pêcheurs professionnels d'écrevisses invasives et d'espèces abondantes dans son projet d'étude sur les écrevisses de Louisiane, si une telle exploitation ne pourrait pas contribuer à réduire les impacts de ces espèces invasives sur l'écosystème, la flore et la faune autochtones, et le cas échéant, sur les infrastructures, diminuant ainsi les coûts de gestion très élevés de restauration des berges effondrées » précise Nicolas Stolzenberg.

En attendant la mise en place d'un nouveau cadre réglementaire, la direction de l'eau et de la biodiversité s'est engagée à demander à la direction générale de l'AFB d'inviter ses agents à procéder, dans un premier temps, et avant toute verbalisation, à un travail d'information et de pédagogie auprès des pêcheurs.

Frédéric Véronneau

Les pratiques et les savoir-faire des pêcheurs professionnels du lac de Grand-Lieu inscrits à l’inventaire national du patrimoine immatériel

En 2015, à la demande du syndicat du bassin versant de Grand-Lieu, l'anthropologue Fanny Pacreau menait l'enquête qui conduisait, en novembre 2017, à l'inscription des pratiques et des savoir-faire des pêcheurs du lac de Grand-Lieu à l'inventaire national du patrimoine immatériel. Interview.

Connaissiez-vous la pêche professionnelle en eau douce en général et les pêcheurs professionnels de Grand-Lieu en particulier ?

Je connaissais davantage la pêche amateur aux engins pour avoir réalisé une étude, puis écrit un ouvrage destiné au grand public pour le parc du Marais Poitevin les Pêches traditionnelles et les pêcheurs de marais. Cependant, je travaille sur le lac de Grand-Lieu depuis 2001, sur des dimensions très variées, pêche, chasse, plantes... et toujours sur le rapport de l'homme à la nature.

Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à ces pêcheurs du lac de Grand-Lieu, à leurs pratiques et à leurs savoir-faire ?

J'ai appris à connaître les pêcheurs du lac de Grand-Lieu à travers le regard des riverains du lac. En effet, ma première étude sur le lac portait sur les usages du lac et excluait les pêcheurs. Cependant, une longue tradition d'échange de denrées avait eu cours entre riverains et pêcheurs. Les pêcheurs professionnels échangeaient le poisson blanc contre du vin, des pommes de terre. Le lac était le cadre de ce troc qui a beaucoup marqué les habitants. Par la suite, on m'a commandé des études plus directement liées aux pêcheurs professionnels. J'ai conduit différents travaux notamment sur leur activité de « conducteurs » de chasse avant la création de la réserve ainsi que sur les usages et les pratiques de la communauté à laquelle ils appartiennent, celle des « Passis » (terminologie liée à leur localisation sur le village de Passay).

Quel a été le cadre de votre enquête ?

L'enquête portait sur les pratiques et savoir-faire des pêcheurs du lac de Grand-Lieu. J'ai donc rencontré les pêcheurs professionnels en activité mais aussi cinq anciens pêcheurs, aujourd'hui retraités, qui demeurent actifs sur le plan de la transmission de la pratique et de la vitalité de la communauté. La fête des pêcheurs, organisée le 15 août, a constitué un cadre d'observation complémentaire aux interviews.
Le patrimoine culturel ne s'arrête pas aux monuments et aux collections d'objets. Il comprend également les traditions ou les expressions vivantes héritées de nos ancêtres et transmises à nos descendants. Bien que fragile, ce patrimoine est un facteur important du maintien de la diversité culturelle face à la mondialisation croissante. La richesse de cette communauté de pêcheurs tient notamment à ses connaissances et pratiques concernant la nature mais aussi à ses savoir-faire liés à l'artisanat traditionnel.

Quel doit être le regard de l'anthropologue ? En quoi consiste son travail ? Quelles ont été vos approches ?

Le regard de l'anthropologue doit s'attacher à voir « du dedans ». En d'autres termes, il s'agit d'une compréhension de l'intérieur. Nous ne faisons pas de lecture de notre objet d'étude avec des catégories pré-construites, mais devons faire émerger celles qui sont propres aux groupes que nous étudions. Notre travail est descriptif mais aussi analytique et compréhensif.
Le travail de terrain, constitué d'entretiens, d'observations, d'une relation de proximité est une approche essentielle. Ce travail est complété et étayé par une approche bibliographique et documentaire.

Quelles ont été vos premières impressions, vos découvertes lors de vos premiers contacts avec les pêcheurs de Grand-Lieu ?

Mes premières impressions des pêcheurs sont indissociables de mes premières impressions du lac de Grand-Lieu. Et je crois que c'est ce qui est le plus marquant en définitive : la communion entre ces hommes et cet espace. C'est ce que dans mon vocabulaire professionnel on appelle « l'autochtonie » et que les pêcheurs désignent sous l'expression « être lié au lac ».

Pour vous, qui sont ces hommes ?

Ce sont les héritiers d'une pratique ancestrale : la pêche et d'un rapport au lieu. Ils sont également les représentants d'une communauté appelée les Passis dont le caractère atypique sur le plan culturel (organisation, parenté, pratique culinaire, rituels et activités festives...) mérite tout notre intérêt. Aujourd'hui ces hommes ont des parcours variés mais ils ont en commun l'amour de leur métier et celui du lieu.

Et comment percevez-vous leur métier ? Quelles sont les particularités de ce métier du point de vue de l'anthropologie ?

Etre pêcheur à Grand-Lieu n'est pas une activité « confortable ». L'architecture du village dit la modestie des revenus liés à cette activité. C'est un métier de passion avant toute chose, une passion indispensable pour supporter les aléas et la précarité inhérents au métier (que les contraintes réglementaires prolongent ou accentuent). Les particularités de ce métier du point de vue anthropologique sont liées aux connaissances de la nature et aux savoir-faire des pêcheurs. Cette relation à la nature se distingue de l'approche scientifique. Elle est empirique, c'est-à-dire faite d'un vécu et d'une pratique quotidienne, quelque chose qui s'inscrit par les sens au travers d'une présence quotidienne. Beaucoup de savoir-faire (pêche, navigation, préparation des produits de la pêche, commerce...) dérivent de cette pratique.

Comment, d'après vous, ce métier se positionne-t-il, s'ancre-t-il dans la société ? Ces pêcheurs professionnels sont-ils dans notre temps ou hors du temps ?

Il me semble que sur le lac, les pêcheurs sont « hors du temps ». C'est aussi ce qu'ils recherchent. C'est même un besoin constitutif de leur lien au lac. Leur besoin d'appartenance au lac me semble assez exemplaire.
La faculté d'adaptation des pêcheurs aux problématiques et difficultés auxquelles ils sont en permanence confrontés montre, à l'opposé, tout leur dynamisme et leur capacité à évoluer dans un monde en perpétuel changement, à tenir compte des réalités de notre temps qu'elles soient environnementales, économiques, politiques, etc.

Qu'apportent-ils à la société, s'ils apportent quelque chose ?

Primairement, ils apportent des protéines animales, à travers leur prédation d'une nourriture « naturelle ». Leur apport est aussi symbolique au travers de leur différence, de leur lien avec la nature, de leur besoin d'appartenir à un lieu, de s'y incorporer. Notre rapport à la nature ne peut être qu'intellectuel et distancé. L'homme ne peut se cantonner à un rapport techniciste avec la nature. Il doit diversifier ses liens avec elle et s'y inclure le plus harmonieusement possible. Leur relation au milieu naturel, leur histoire et leur mode de vie, sont à défendre, comme nombre de relation d'autochtones à leur environnement.

Quels sont les éléments qui ont conduit à l'inscription de leurs pratiques et de leurs savoir-faire à cet inventaire ?

Les éléments qui ont conduit à l'inscription à l'inventaire national ont été classifiés sous les titres « des connaissances et pratiques concernant la nature et l'univers » mais aussi « des savoir-faire liés à l'artisanat traditionnel »

Pouvez-vous, le cas échéant, comparer ce métier à d'autres professions que vous avez pu étudier ?

Ce métier est comparable à d'autres activités de prédation comme la chasse mais on observe selon les milieux et les groupes qui les pratiquent des différences substantielles. Ici, s'ajoute à la pratique individuelle de chaque pêcheur, une dimension communautaire extrêmement prégnante, spécifique et atypique.

Quelles sont les autres pratiques et savoir-faire de métier déjà inscrits à cet inventaire ?

De nombreuses fiches existent et sont toutes consultables sur le site du ministère. On compte par exemple parmi elles, les savoir-faire des cristalliers de Daum, la dentelle au fuseau du Puy-en-Velay, l'enluminure, le compagnonnage, les savoir-faire du fourreur, le rempaillage et le cannage des chaises, la récolte du goémon en Bretagne, la pêche aux poissons d'eau douce des étangs de la Dombes, etc.

Qu'apporte aux pêcheurs de Grand-Lieu une telle inscription ?

L'inscription est avant tout une reconnaissance pour des activités qui sont souvent en lutte pour continuer d'exister. Elle permet de dynamiser les énergies en présence. L'inscription ne peut garantir la protection de cette activité et de cette communauté, mais la fiche constitue une trace assurant de ne pas sombrer totalement dans l'oubli.

Peut-on imaginer que les pratiques et les savoir-faire des quelque 400 pêcheurs professionnels en eau douce, répartis sur l'ensemble des bassins hydrographiques français, soient, eux aussi, inscrits à cet inventaire ?

D'autres pratiques de pêches sont d'ores et déjà inscrites à cet inventaire. Pour entreprendre l'inscription du savoir-faire des quelque 400 pêcheurs professionnels en eau douce, il faudrait s'assurer de sa valeur patrimoniale. Être pêcheur d'eau douce n'est pas un critère suffisant. L'enquête ethnographique est la seule à pouvoir mettre à jour la dimension patrimoniale au sens immatériel, de ces pratiques et de leur transmission.

Propos recueillis par Frédéric Véronneau

 

Vous avez dit Inventaire national du patrimoine immatériel ?

« Chaque État-partie (ou état signataire de la convention pour la sauvegarde du PCI. La France l'a ratifiée en 2006) doit prendre les mesures nécessaires pour assurer la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel présent sur son territoire. Il doit s'attacher à identifier et définir les différents éléments du patrimoine culturel immatériel présents sur son territoire, avec la participation des communautés, des groupes et des organisations non gouvernementales pertinentes. Pour assurer l'identification de ce patrimoine en vue de sa sauvegarde, chaque État-partie doit dresser un ou plusieurs inventaires du patrimoine culturel immatériel présent sur son territoire. Ces inventaires font l'objet d'une mise à jour régulière. » (Convention Unesco pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, 2003, art. 11 et 12).

L'inventaire du patrimoine culturel immatériel en France est tenu et mis à jour par le ministère de la Culture (direction générale des Patrimoines). Le département du Pilotage de la recherche et de la Politique scientifique (DPRPS), qui coordonne la mise en œuvre de la Convention de 2003, est chargé de l'Inventaire du PCI en France. L'inclusion à l'Inventaire national se fait principalement par le biais d'enquêtes réalisées avec la participation des communautés détentrices de PCI, en partenariat avec des organismes de recherches et des associations culturelles. Elle peut aussi être demandée directement par les porteurs de traditions. La demande d'inclusion est soumise à l'examen du comité du Patrimoine ethnologique et immatériel (CPEI). L'inclusion est obligatoire pour présenter un dossier de candidature sur les listes du PCI de l'humanité (Unesco). Elle est l'un des cinq critères requis pour que la candidature soit approuvée par l'Unesco. (extrait du site du ministère de la Culture). »

Japon : l’empire de l’anguille

À eux seuls, les Japonais consomment, aujourd'hui, un quart (60 % en 2006) de la production d'anguilles mondiale. Bref aperçu du marché de l'anguille-civelle dans l'empire du Soleil levant.

Anguille japonaise cycle bioDans les années 1960-1970, il se pêchait, chaque année, dans les cours d'eau japonais un peu plus de 3 000 tonnes d'anguilles (Anguilla japonica) jaunes et argentées. En 2016, la production ne dépassait pas les 70 tonnes. Une chute continue des captures et des populations qui avait conduit, trois ans plus tôt, le ministère de l'Environnement japonais à classer Anguilla japonica dans le tableau des espèces menacées de disparition, classement adopté, l'année suivante, par l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Modifications des courants océaniques portant les larves d'Anguilla japonica des Îles Mariannes, leur lieu de naissance dans l'Océan pacifique, jusqu'aux côtes des pays d'Asie de l'Est, disparition, entre 1970 et 2010, de 76 %, selon une estimation de chercheurs de Taipei et de Hong Kong, des habitats de croissance des anguillettes dans seize bassins hydrographiques de Chine, du Japon, de Corée et de Taipei, et pêche excessive, en Asie orientale, des civelles destinées à l'aquaculture sont les trois principaux arguments avancés pour expliquer le déclin des populations du migrateur.

Le goût de l'anguille

KabayakiLa baisse de la production n'entamait toutefois pas le grand appétit des Japonais pour l'anguille (unagi), cuisinée notamment en brochettes marinées à la sauce soja et grillées au feu de bois (kabayaki), spécialité culinaire consommée goulument, au cœur de l'été, lors du doyô no ushi no hi, tradition remontant au 18e siècle. Bon an mal an, ils en dégustent environ 50 000 tonnes.
Leur aquaculture de subsistance, alimentée de civelles pêchées localement et venues d'horizons beaucoup plus lointains, peine à en produire 20 000 tonnes chaque année actuellement1. Une trentaine de tonne provient désormais des élevages chinois et taïwanais2.

Des civelles pour l'élevage

En 2002, le Japon importait 2,5 tonnes de civelles, 8 en 2005, 15 en 2010, 3 en 2015 et 6,1 tonnes l'année suivante. Lors des saisons 2015 et 2016, ses pêcheries ne parvenaient à fournir respectivement que 15,3 et 13,6 tonnes de civelles japonaises. Entre 2003 et 2013, les prix d'achats au kilo par les aquaculteurs fluctuaient en fonction de la production nationale, passant de 120 € (16 000 yens) en période « d'abondance », à 1867 € (248 000 yens) en saison de « disette », pour redescendre à 692 € (92 000 yens) en 2014 et remonter à 1370 € (182 000 yens) en 2016. Officiellement, en 2015 et 2016, le Japon importait environ 4 et 10 tonnes de civelles, en provenance à 80 % de Hong Kong, civelles débarquées préalablement en contrebande de Taipei, où elles avaient été pêchées. Jusqu'en 2007, date de la fermeture des marchés de civelles vers le Japon, les pêcheurs de l'île chinoise étaient en effet les principaux fournisseurs de civelles de l'empire du Soleil levant3.

Origines interlopes

Le Japon, ne disposant pas de système de traçabilité contrairement à l'Union européenne, reste aujourd'hui suspecté d'être un grand importateur de civelles de contrebande. À l'issue de la saison 2014-2015, le ministère de la pêche japonais reconnaissait ne pas être parvenu à déterminer l'origine de 9,6 tonnes des 15,3 de civelles japonaises débarquées sur le marché. La saison suivante, une enquête de l'agence de presse japonaise Kyodo news estimait à 5,9 tonnes, soit 45 % de la production nationale, les quantités de civelles provenant de braconniers ou de captures non déclarées, commerce frauduleux contrôlé en grande partie, semble-t-il, par les yakusas, les mafieux japonais.
En 2014, Greenpeace effectuait des analyses ADN sur des anguilles vendues dans les supermarchés japonais et constatait que sur dix-sept lots testés, sept contenaient des anguilles européennes et trois des anguilles d'Amérique. En 2017, une autre enquête montrait que seulement trois marques de kabayaki sur quarante-huit, vendues en supermarchés, portaient la mention, pourtant obligatoire, d'origine des anguilles sauvages. Les kabayaki d'anguilles d'élevage ne sont, eux, soumis à aucune obligation de mention d'origine.

En 2012, Japon, Chine et Taipei avaient engagé des discussions pour mettre en place des mesures de conservation et de gestion des ressources d'anguilles, et de prévention des trafics de civelles, négociations apparemment au point mort aujourd'hui.

Frédéric Véronneau

1. En 1989, elle produisait 40 000 tonnes d'anguilles d'élevage.
2. Jusqu'au début des années 2000, les élevages chinois et taïwanais produisaient, à partir de civelles achetées en Europe, 130 000 tonnes d'anguilles par an.
3. En 2010, l'Union européenne interdisait les exportations de civelles vers l'Asie. Les importateurs asiatiques se tournaient alors vers les marchés nord-américains (Canada, États-Unis, République dominicaine), philippins, vietnamiens, indonésiens et malaisiens. En 2015, l'Afrique du nord faisait son entrée dans les statistiques d'importations.

Sur la piste des aloses de Garonne

Au cours de l'été 2017, Françoise Daverat, chercheuse à l'Irstéa de Bordeaux, a suivi, en kayak, la migration des aloses, grandes (alosa) et feintes (fallax), de leurs frayères de Garonne à l'estuaire de la Gironde. Interview.

Comment vous est venue l'idée de cette expédition ? Dans quel contexte s'inscrit-elle ?
L'idée de l'expédition est venue d'une discussion avec Donatien Garnier, artiste, qui a déjà utilisé le concept d'expéditions légères, itinérante en kayak pour un de ses projets. J'avais déjà collaboré avec Donatien Garnier, notamment dans le cadre des œuvres Protolithe et Géants. Dans le cadre du projet Shad'eau s'intéressant à un poisson migrateur, le concept d'expédition suivant la migration en kayak en suivant le cours du fleuve est apparu naturellement.

Quel a été votre itinéraire et quelle fut la durée de l'expédition ?
Nous sommes partis de la commune de La Magistère et nous avons suivi le cours de la Garonne jusqu'au Verdon. Nous avons effectué le parcours en deux temps pour rendre compte du cycle de vie des aloses. Dans un premier temps, début juin, nous avons navigué en deux étapes de 30 km pour tenter de retrouver des cadavres de géniteurs morts après la reproduction, entre La Magistère et Nicole puis nous avons navigué entre Nicole et le Verdon en août, sur le parcours migratoire des alosons. Nous avons navigué 13 jours en tout.

Comment était composé votre « équipage » ? Et pourquoi une telle composition ?
Notre équipe était composée de 5 membres, Donatien Garnier, poète et plasticien, Mélanie Gribinski, photographe et vidéaste, Boris Lesimple, moniteur de kayak, Éric Bacle, cuisinier et professeur de yoga et moi-même scientifique. Donatien, Mélanie et moi avions des données, des images à acquérir le long du parcours, et Boris et Éric nous ont apporté une aide logistique indispensable pour la navigation, le bivouac, la cuisine, la récupération musculaire, la manutention.

En quoi consistait votre protocole scientifique ?
J'ai embarqué des capteurs pour enregistrer en continu la température, turbidité, et activité chlorophylienne, ainsi que des capteurs passifs qui captent des polluants organiques. De façon anecdotique, j'ai tenté sans succès de pêcher des alosons et de récupérer des cadavres de géniteurs sur frayères. J'ai également effectué quelques enquêtes auprès des pêcheurs récréatifs rencontrés pour des collègues économistes.

Quels constats avez-vous pu faire spontanément au contact des milieux naturels et aquatiques parcourus ?
Les niveaux d'étiage et d'eutrophisation dans la partie haute du parcours avaient atteint des niveaux que je n'avais encore jamais rencontrés. Je n'avais pas non plus réalisé l'ampleur des prélèvements d'eau par les activités agricoles avant de le voir directement sur le terrain.

Quelles observations avez-vous faites sur les populations d'aloses ? Sur les frayères, dans leur dévalaison ensuite, dans l'estuaire.
Sur les frayères, nous n'avons rien pu voir, nous avons seulement aperçu quelques alosons, sans pouvoir faire la distinction entre feinte et grande, au bord des rives à deux reprises.

Avez-vous prélevé des individus pour analyses ?
Non, je n'ai pas eu du succès dans ma collecte, mais dans le cadre du projet, d'autres collègues en ont prélevé des aloses (juvéniles et adultes).

Avez-vous déjà pu tirer quelques enseignements et conclusions de votre expédition ?
Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives. L'analyse des capteurs passifs semble montrer que les alosons dans leur parcours sont exposés à toute sorte de contaminants d'origine agricole et urbaine à des concentrations non négligeables. Nous devons encore affiner ces résultats pour pouvoir les exploiter

Avez-vous fait des constats incidents, sur d'autres populations de poissons notamment, silures par exemple ?
La présence des silures est assez impressionnante, avec de gros sujets qui viennent parfois à la rencontre des kayaks, mais il s'agit d'observations isolées qui ne permettent de tirer aucun constat.

Quand sera publié l'ensemble de vos conclusions ?
A partir de la fin 2018.

Quelles suites vos travaux vont-ils avoir ? Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la prochaine étude sur l'alose ?
Cette expédition est une sous-partie d'un vaste projet Shad'eau et Fauna, financée par l'Agence de l'eau Adour Garonne et la région Aquitaine, qui va se dérouler sur 5 ans et qui fédère une quinzaine de chercheurs (Irstea, INRA, CNRS, Université de Pau et des pays de de l'Adour). Ce grand projet s'intéresse à tous les stades de vie (géniteurs sur les frayères, larves, alosons, aloses en mer) et cherche donc à comprendre plus globalement pourquoi les aloses ont décliné sur le bassin de la Garonne. Au fur et à mesure, ces différentes études devraient apporter un nouvel éclairage.

Propos recueillis par Frédéric Véronneau

Se former à la pêche professionnelle en eau douce

Le centre de formation professionnelle et de promotion agricole (Cfppa) de Cibeins-Belley (Ain) organise, à partir de février 2018, une formation de pêcheur professionnel en eau douce, d'une durée de trois mois. Inscription jusqu'en janvier 2018.

Pour plus de renseignements :
Site de Cibeins. Tél. 04 79 81 30 17
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Page Facebook : CFPPA de Cibeins

ou

Site de Misérieux. Tél. 04 74 08 88 22
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Page Facebook : Lycée agricole Cibeins